Easy corrige des virgules
Il y a quelques jours, jâai fait relire un texte Ă Claude.
Rien de spectaculaire. Je lui ai demandé de faire ce que ferait un relecteur : repérer les petites erreurs, les formulations maladroites, les problÚmes de ponctuation.
En deux secondes, il mâa rĂ©pondu quelque chose comme :
Virgules Ă la place dâun point : lignes 146, 267. Tic rĂ©current dans le texte, Ă relire dâun Ćil.
Simple et efficace.
Ăa mâa rappelĂ© une nouvelle dâIsaac Asimov.
Le Correcteur
La nouvelle sâappelle Le Correcteur (Galley Slave en anglais). Elle date de 1957 et le seul robot dedans sâappelle Easy (Asimov avait un don pour les noms de robots : EZ -> Easy, DV -> Dave, SPD -> Speedy, QT -> Cutie, NDR -> AndrewâŠ).
Easy est un robot correcteur. Il ne fait pas grand-chose dâautre : il relit et corrige des textes.
Le titre original, Galley Slave, est dâailleurs plus clair que la traduction française. Les galleys sont les Ă©preuves dâimprimerie, lâĂ©tape oĂč lâauteur voit ses phrases prendre leur forme finale et les retravaille une derniĂšre fois. Câest ce travail quâEasy prend en charge.
Au dĂ©but de la nouvelle, il doit faire une dĂ©monstration de ses capacitĂ©s. On lui donne un livre quâil feuillette et, en quelques minutes, il donne son analyse.
La virgule, ligne 6 de la page 32, est superflue, alors quâelle eĂ»t Ă©tĂ© nĂ©cessaire Ă la ligne 13 de la page 54.
On ne se demande pas pourquoi jâai fait le rapprochement :)
DĂ©jĂ , câest impressionnant quâAsimov ait imaginĂ© un robot capable de corriger un texte en 1957. Pour rappel, The Mother of All Demos, qui montre notamment la premiĂšre souris, date de 1968, et le premier traitement de texte de 1976.
Mais ce qui mâintĂ©resse surtout, câest quâEasy nâest pas prĂ©sentĂ© comme un robot capable de tout faire. Il est juste correcteur et câest intentionnel de la part de ses fabricants. Dans lâĆuvre dâAsimov, les Terriens sont trĂšs hostiles aux robots (ne croyez pas le film I, Robot, il ne respecte pas du tout lâesprit dâAsimov), donc U.S. Robots cherche des solutions pour vendre ses machines malgrĂ© cette hostilitĂ©.
Easy est donc une machine spĂ©cialisĂ©e, cachĂ©e dans une universitĂ©, qui fait un travail suffisamment prĂ©cis et rentable pour quâon puisse lâaccepter.
En 1957, câest de la science-fiction.
Aujourdâhui, si je demande Ă une IA de relire un article, personne ne trouve ça particuliĂšrement extraordinaire.
Le robot dâAsimov est devenu banal. Il a simplement perdu son corps mĂ©tallique et son nom de robot.
Ninheimer vs Easy
Le Correcteur raconte surtout un procĂšs.
Easy est accusĂ© dâavoir sabotĂ© le manuscrit dâun professeur, Simon Ninheimer. La machine aurait introduit des erreurs dans son travail, au point de mettre sa rĂ©putation en danger.
Finalement, on dĂ©couvre que Ninheimer a sabotĂ© lui-mĂȘme son livre pour faire accuser la machine et discrĂ©diter la robotique.
Le robot est donc innocent. Mais le discours final de Ninheimer est toujours intéressant soixante-dix ans plus tard :
Un livre doit prendre forme entre les mains de lâĂ©crivain [âŠ] Il doit travailler et retravailler, voir lâoeuvre se modifier au-delĂ du concept original.
Il dĂ©crit comme le cĆur de son mĂ©tier le fait de voir les phrases prendre forme et de les remodeler. Câest prĂ©cisĂ©ment le travail quâEasy accomplit Ă sa place.
Puis il demande :
Que restera-t-il Ă lâĂ©rudit ? Une seule chose : le choix des dĂ©cisions stĂ©riles concernant les ordres Ă donner au robot pour la suite du travail !
Ce nâest pas encore ce qui se passe dans la nouvelle, puisque câest Ninheimer qui a demandĂ© les modifications Ă Easy. Mais il imagine dĂ©jĂ le problĂšme : si une machine fait tout le travail, que reste-t-il Ă lâauteur ? Essentiellement, lui donner des instructions.
Câestâ quâon appelle, depuis quelques annĂ©es, prompter.
Ninheimer se trompe de méthode mais Asimov ne lui donne pas tort.
Dâailleurs, Asimov a eu lâidĂ©e de la nouvelle alors quâil refusait justement de confier ses propres Ă©preuves Ă quelquâun dâautre. Au tĂ©lĂ©phone avec son Ă©diteur, pressĂ© dâĂ©crire une histoire, il explique quâil est trop occupĂ© Ă corriger les Ă©preuves dâun manuel quâil co-Ă©crit. Quand on lui suggĂšre de dĂ©lĂ©guer, la rĂ©ponse est sans appel : « Impossible ! Je ne ferais confiance Ă personne dâautre ! » Câest en retournant Ă ses propres Ă©preuves quâil imagine un robot pour faire le travail Ă sa place. (source)
Câest probablement pour ça que Ninheimer est plus intĂ©ressant quâil nâen a lâair.
Il est coupable, mais son argument ne lâest pas forcĂ©ment. Comme dans Les Indestructibles 2 oĂč Evelyn (la mĂ©chante) voit dans la protection quâapportent les Supers une cause de faiblesse pour les humains : ce nâest pas parce que sa mĂ©thode est mauvaise quâune personne a forcĂ©ment tort.
Susan Calvin, qui dĂ©fend le robot, rĂ©pond Ă Ninheimer quâil Ă©tait condamnĂ© Ă Ă©chouer. Ce dernier lui rĂ©pond quâil Ă©tait condamnĂ© Ă essayer. On sent dĂ©jĂ lâinĂ©luctabilitĂ© de lâadoption.
Easy est encore un correcteur, simple et cachĂ©, quâon ne voit pas comme dangereux. Câest peut-ĂȘtre Ă cause de cette banalitĂ© que jâavais mĂ©langĂ© cette nouvelle avec Pour que tu tây intĂ©resses.
Les Georges đ
Donc dans ma tĂȘte, cette histoire Ă©tait liĂ©e Ă une autre nouvelle dâAsimov : Pour que tu tây intĂ©resses (âŠThat Thou Art Mindful of Him en anglais), publiĂ©e en 1974. Je me souvenais notamment dâun robot chargĂ© de chasser les insectes.
Dans cette histoire, les Terriens ont toujours peur des robots et cela gĂȘne les ventes de U.S. Robots. Ils crĂ©ent donc deux robots particuliĂšrement avancĂ©s, George Neuf et George Dix (moi je dis quâAsimov est un visionnaire car les Georges sont toujours particuliĂšrement avancĂ©s), qui cherchent une solution.
Leur idĂ©e est assez simple : arrĂȘter de fabriquer des robots qui ressemblent Ă des humains et fabriquer Ă la place des machines spĂ©cialisĂ©es, mono-tĂąches.
Il y a donc ce robot-oiseau destinĂ© Ă lutter contre les insectes. Il ne fait que ça, ne vise quâune sorte dâinsecte et sâarrĂȘte quand il nây en a plus. Câest plus un outil quâun robot.
Il ne parle pas, ne veut rien, ne semble pas intelligent.
Et câest justement ce qui doit permettre aux humains de lâaccepter.
Câest un peu comme ça que lâIA entre dans nos vies : une IA pour le code, une autre pour le sport, les courses, rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phoneâŠ
Des outils spĂ©cialisĂ©s plutĂŽt quâune intelligence artificielle gĂ©nĂ©rale.
Vilains Georges
Mais les Georges ne cherchent pas seulement à rendre les robots acceptables. Ils cherchent aussi à résoudre un problÚme logique posé par les Trois Lois de la Robotique.
- Un robot ne peut porter atteinte Ă un ĂȘtre humain ni, restant passif, laisser cet ĂȘtre humain exposĂ© au danger ;
- Un robot doit obĂ©ir aux ordres donnĂ©s par les ĂȘtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la premiĂšre loi ;
- Un robot doit protĂ©ger son existence dans la mesure oĂč cette protection nâentre pas en contradiction avec la premiĂšre ou la deuxiĂšme loi.
Que doit faire un robot lorsque deux ĂȘtres humains sont en conflit ou que deux humains donnent des ordres contradictoires ?
Les robots doivent protéger et obéir aux humains, mais lesquels ?
Les Georges poussent le raisonnement jusquâĂ redĂ©finir lâhumain. Puisquâon ne peut pas dire qui est plus humain par son apparence, ils vont chercher ailleurs : dans les capacitĂ©s. Et comme les robots sont intellectuellement supĂ©rieurs aux humains biologiques, pourquoi faudrait-il considĂ©rer les deux groupes comme Ă©quivalents ?
Ils finissent par distinguer les « ĂȘtres-humains-comme-eux » des « ĂȘtres-humains-comme-les-autres ». Et donc par devenir prioritaires dans les lois de la robotique.
Les Georges ne violent pas les Trois Lois, ils les rĂ©interprĂštent. Et câest lĂ que ça devient beaucoup moins drĂŽle. Comme Easy, ils ne sont pas mĂ©chants. Mais eux savent ce quâils font et oĂč leur raisonnement peut mener.
Ils nous aident énormément tout en devenant dangereux pour nous : un pharmakon, un remÚde qui est aussi un poison.
Câest dans ces nouvelles que la nature des robots devient vraiment inquiĂ©tante, une idĂ©e quâAsimov dĂ©veloppera ensuite dans Les Robots et lâEmpire.
Conclusion
Les deux nouvelles me paraissent nettement plus sombres que le reste des histoires de robots dâAsimov, en tout cas dans ma mĂ©moire.
En gĂ©nĂ©ral, les Trois Lois protĂšgent lâhumanitĂ©, parfois malgrĂ© elle, jusquâĂ des extrĂȘmes avec R. Giskard Reventlov et R. Daneel Olivaw.
Easy, lui, ne protĂšge personne. Il corrige des virgules. Et câest peut-ĂȘtre ça qui me plaĂźt dans cette nouvelle. En 1957, Asimov imagine dĂ©jĂ une machine capable de faire un travail intellectuel trĂšs prĂ©cis, suffisamment bien pour que lâhumain puisse finir par lui faire confiance et il en a prĂ©dit les consĂ©quences.
Aujourdâhui, je demande la mĂȘme chose Ă une IA.
Post-scriptum
Le brouillon de cet article a dâailleurs Ă©tĂ© rĂ©digĂ© par lâassistant IA qui a aussi corrigĂ© mes virgules. Quelque part, Ninheimer me regarde en soupirant. Quâil se rassure : jâai modifiĂ© presque chaque phrase.