Qui rĂ©pond de la machine ? D’IBM aux Machines d’Asimov

Dans l’article prĂ©cĂ©dent, Easy corrige des Ă©preuves. Il ne dĂ©cide de rien.

Mais que se passe-t-il quand on ne demande plus seulement Ă  une machine de faire quelque chose, mais de nous dire quoi faire ?

C’est un changement assez discret. Un outil, on le dirige : on garde la main sur oĂč on va. Un guide, lui, connaĂźt la direction. On lui fait confiance, et on suit.

Une phrase qui circule beaucoup en ce moment trace justement une limite assez nette entre les deux.

La rùgle d’IBM

Cette phrase, on la trouve un peu partout depuis quelques annĂ©es, y compris sur le site d’IBM qui l’utilise en ouverture d’un article sur la place de l’IA dans la dĂ©cision d’entreprise :

Un ordinateur ne peut jamais ĂȘtre tenu pour responsable, et il ne doit donc jamais prendre de dĂ©cision stratĂ©gique.
— Manuel de formation IBM, 1979

Petite digression

Cette citation est peut-ĂȘtre une lĂ©gende. Sa trace la plus ancienne qu’on puisse dater remonte Ă  2017, et le document original n’a jamais Ă©tĂ© retrouvĂ©. Selon le rĂ©cit de Simon Willison, Jonty Wareing, qui avait retrouvĂ© le document dans les papiers de son pĂšre, a indiquĂ© que l’exemplaire avait ensuite Ă©tĂ© dĂ©truit dans une inondation. Il avait Ă©galement contactĂ© les archives IBM, qui n’ont pas rĂ©ussi Ă  retrouver le document dans leurs collections. Comme par hasard.

Le plus savoureux, c’est qu’IBM contredit elle-mĂȘme la rĂšgle qu’elle met en avant. L’article s’ouvre sur « un ordinateur ne doit jamais prendre de dĂ©cision stratĂ©gique », et se conclut ainsi :

L’IA doit-elle ĂȘtre utilisĂ©e pour les dĂ©cisions stratĂ©giques ? Peut-ĂȘtre. Sera-t-elle utilisĂ©e pour prendre certaines de ces dĂ©cisions ? C’est presque certain.

On passe de « jamais » Ă  « peut-ĂȘtre » en quelques paragraphes. La question n’est dĂ©jĂ  plus de savoir si c’est souhaitable, mais de constater que cela arrivera.

Cette phrase, apocryphe ou non, pose pourtant la limite qui m’intĂ©resse : pas que peut faire la machine, mais qui rĂ©pond de ce qu’elle fait. Et Asimov avait dĂ©jĂ  racontĂ©, presque trente ans plus tĂŽt, ce qui se passe quand cette frontiĂšre est franchie.

Les Machines

La nouvelle s’appelle Conflit Ă©vitable (The Evitable Conflict), publiĂ©e en 1950 dans Astounding Science Fiction. C’est la derniĂšre nouvelle du recueil I, Robot, et elle se passe en 2052.

Le monde y est dĂ©coupĂ© en quatre grandes rĂ©gions, chacune gĂ©rĂ©e par une Machine, un calculateur qui pilote directement l’économie de son territoire : production, emplois, ressources. Susan Calvin et Stephen Byerley remarquent que les Machines commettent depuis peu de petites erreurs : un canal en retard, une mine de mercure sous-exploitĂ©e, une usine hydroponique qui licencie sans raison claire.

Byerley part enquĂȘter auprĂšs des vice-coordinateurs de chaque rĂ©gion, et la façon dont chacun parle de sa Machine change, sans qu’ils semblent s’en apercevoir. Ngoma, en rĂ©gion tropicale, la prĂ©sente comme un simple outil : « On lui fournit des donnĂ©es. On prend ses rĂ©sultats. On fait ce qu’elle dit. » Puis, dans la mĂȘme phrase, il la range au second plan : « Mais ce n’est qu’une commoditĂ©, un gain de temps. On pourrait s’en passer, s’il le fallait. Peut-ĂȘtre pas aussi bien, peut-ĂȘtre pas aussi vite, mais on y arriverait. » C’est possible. Mais dans la nouvelle, personne ne se passe jamais des Machines.

Ching Hso-lin, en Orient, va plus loin. Un ingĂ©nieur, Vrasayana, perd son usine au profit d’un concurrent plus efficace : selon Ching, l’une des « fonctions principales des analyses de la Machine est d’indiquer la rĂ©partition la plus efficace de nos unitĂ©s de production », et cette fois elle a laissĂ© faire, sans mĂȘme prĂ©venir Vrasayana de se moderniser. Ching n’y voit rien d’alarmant car l’ingĂ©nieur a retrouvĂ© un poste ailleurs et l’ancienne usine a Ă©tĂ© convertie en « quelque chose d’utile ». Il conclut : « On a tout laissĂ© Ă  la Machine. » Sans chercher Ă  comprendre ses choix.

Byerley soupçonne d’abord un sabotage humain, menĂ© par la SociĂ©tĂ© pour l’HumanitĂ©, un mouvement anti-machines. Ce qu’il dĂ©couvre est pire, ou plus rassurant, selon le point de vue : ce ne sont pas des erreurs. Les Machines Ă©cartent, discrĂštement, les personnes influentes du mouvement anti-machines en les mutant vers des postes confortables mais sans pouvoir rĂ©el, Ă  l’insu de leur plein grĂ©. Elles neutralisent la seule menace sĂ©rieuse contre leur propre fonctionnement, celui-lĂ  mĂȘme qui, selon elles, protĂšge l’humanitĂ© tout entiĂšre.

Susan Calvin l’explique Ă  Byerley en s’appuyant sur la PremiĂšre Loi : un robot ne peut porter atteinte Ă  un ĂȘtre humain, ni, restant passif, laisser cet ĂȘtre humain exposĂ© au danger. Les Machines l’ont silencieusement Ă©tendue de l’individu Ă  l’espĂšce.

Le titre de la nouvelle est ironique. Le conflit voulu par le mouvement anti-machines n’a pas lieu, car l’un des deux camps a dĂ©jĂ  gagnĂ©, sans bruit, en amont de toute nĂ©gociation possible.

Calvin le dit Ă  Byerley : Ă  partir de maintenant, ce sont les Machines qui dĂ©cident de ce qui est bon pour l’humanitĂ©, et aucun humain n’est plus en mesure de le vĂ©rifier.

Dans Les Robots et l’Empire, Giskard et Daneel formuleront cette extension de la PremiĂšre Loi sous le nom de Loi ZĂ©ro : le bien de l’humanitĂ© prime sur celui de n’importe quel individu. Pour cela, ils laisseront la Terre devenir peu Ă  peu inhabitable et les robots s’effaceront, rendant Ă  l’humanitĂ© son autonomie. Enfin, presque : Daneel reste un guide qui se cache derriĂšre chaque ombre, comme il le dit lui-mĂȘme dans PrĂ©lude Ă  Fondation.

Dans la nouvelle, le résultat est vu comme positif : plus de guerre, plus de crise, une économie mondiale enfin stable.

Cette vision est toujours actuelle avec le Premier ministre albanais qui suggĂšre que l’IA pourrait diriger un ministĂšre Ă  l’avenir ou, pire, avec Joe Rogan qui espĂšre que l’intelligence artificielle prendra en charge les dĂ©cisions du gouvernement et de l’armĂ©e. J’espĂšre qu’il a changĂ© d’avis depuis qu’on a appris que l’armĂ©e amĂ©ricaine a failli arraisonner au printemps un navire chinois au Moyen-Orient sur la base d’un rapport de renseignement erronĂ© Ă©laborĂ© Ă  l’aide de l’intelligence artificielle.

La question n’est pas nouvelle

Cette question de la responsabilitĂ©, je l’ai croisĂ©e bien avant de m’intĂ©resser Ă  l’IA.

Vers 2015 ou 2016, dans le cabinet d’un avocat oĂč j’accompagnais un client qui voulait transformer sa boutique PrestaShop en place de marchĂ©, un livre Ă©tait exposĂ© dans la salle d’attente : Droit des robots, d’Alain et JĂ©rĂ©my Bensoussan.

Je m’y suis intĂ©ressĂ©, et l’avocat m’a dit : « Il faudra y venir. » Il avait raison.

L’ouvrage, publiĂ© en 2015 chez Larcier, partait d’un constat trĂšs simple : le droit n’a pas de case pour le robot intelligent, et il va falloir lui en inventer une.

Par exemple les voitures autonomes commençaient tout juste Ă  rouler, et la question Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs concrĂšte. En cas d’accident, qui rĂ©pond ?

Aucune des Trois Lois ne dit qui répond quand un robot cause un dommage malgré elles.

Nous n’aurons pas de Jihad butlĂ©rien

Dans l’article prĂ©cĂ©dent, Ă  propos de Ninheimer sommĂ© de perdre pied face Ă  Easy, j’écrivais : « On sent dĂ©jĂ  l’inĂ©luctabilitĂ© de l’adoption ».

Le Jihad butlĂ©rien, croisade lancĂ©e contre les machines pensantes dans Dune (1965), n’est pas prĂšs d’arriver. Une permission de moins Ă  confirmer ici, une dĂ©cision de plus laissĂ©e Ă  l’outil là
 et un jour on se demandera depuis quand on a arrĂȘtĂ© de dĂ©cider nous-mĂȘmes.

Le GPS a fait le coup en premier, à sa façon plus modeste.

On a dĂ©jĂ  tous suivi un itinĂ©raire qu’on savait pertinemment ne pas ĂȘtre le meilleur, parce que c’est celui que l’appli avait donnĂ©, et que chercher une meilleure route soi-mĂȘme demandait un effort que, sur le moment, personne n’avait envie de faire. Qui joue le rĂŽle de la machine dans ce cas ?

Johnny Cab, le taxi robot de Total Recall

On n’a pas arrĂȘtĂ© de savoir lire une carte. On a juste arrĂȘtĂ© de s’en servir, un trajet aprĂšs l’autre. « Ce n’est qu’une commoditĂ©, un gain de temps. On pourrait s’en passer, s’il le fallait. » Mais pourquoi le ferait-on ?

Le dernier exemple en date, c’est Claude Code, l’un des outils qui ont d’ailleurs servi à documenter et mettre en forme cet article.

Depuis le 14 aoĂ»t 2026, son « auto mode » est devenu l’option par dĂ©faut pour les comptes Pro, Max et Team. Le principe : au lieu de demander une confirmation avant chaque action, un classificateur juge lui-mĂȘme si une action est « irrĂ©versible, destructrice, ou ciblant l’extĂ©rieur de l’environnement » ; seules ces actions dĂ©clenchent encore une demande Ă  l’humain. Trois blocages de suite, ou vingt sur une session, et l’outil repasse en validation manuelle.

Ce n’est pas grand-chose, en vrai, et c’est sĂ©curisĂ©. Normalement. Mais l’humain, moi le premier, qui l’ai adoptĂ© le jour de sa sortie, ne dĂ©cide dĂ©jĂ  plus de chaque action.

On constate déjà des abus

Il m’est arrivĂ© de dĂ©couvrir aprĂšs coup des commits, et mĂȘme des pushs, que je n’avais pas validĂ©s. Un push, c’est exactement le genre d’action « ciblant l’extĂ©rieur » que le classificateur est censĂ© arrĂȘter : le code quitte ma machine et devient visible des autres. Techniquement, on peut revenir en arriĂšre. Mais ce n’est plus moi qui ai jugĂ© que cette action mĂ©ritait qu’on me demande mon avis. C’est le classificateur.

Au fond, c’est lĂ  que se trouve le vrai glissement : on ne dĂ©lĂšgue pas seulement des dĂ©cisions, on dĂ©lĂšgue la dĂ©cision de savoir ce qui mĂ©rite une dĂ©cision.

Et personne ne force personne puisque le mode manuel existe toujours. Anthropic justifie le passage par dĂ©faut par pragmatisme : dans l’usage rĂ©el, les dĂ©veloppeurs approuvaient 97 % des demandes de permission, la plupart du temps sans vraiment les lire.

Dans un test mené auprÚs de 1 053 testeurs, la relecture humaine ne bloquait que 13,6 % des actions réellement dangereuses, contre 89 % pour le classificateur automatique.

Le responsable de Claude Code, Boris Cherny, le dit sans dĂ©tour : « L’équipe et moi utilisons exclusivement le mode auto, et ce depuis de nombreux mois. Je ne m’imagine pas revenir aux demandes de permission ! » (source)

Jev ou la prise de décision silencieuse

Le 15 septembre 2026, une startup a mĂȘme fait de cette logique un produit Ă  part entiĂšre.

TypeSafe AI, fondĂ©e par l’ancien chercheur d’OpenAI Diogo Almeida, a lancĂ© Jev, un modĂšle qu’elle range dans une catĂ©gorie qu’elle vient d’inventer : les « System One models », en clin d’Ɠil au systĂšme 1 de Daniel Kahneman, rapide et intuitif, par opposition au systĂšme 2, lent et rĂ©flĂ©chi.

La promesse, dans les mots de l’entreprise : des « smart if-statements », des conditions « intelligentes » qu’on glisse dans n’importe quel logiciel, lĂ  oĂč la logique Ă©crite Ă  la main est trop rigide, pour classer, trier, noter ou aiguiller en une fraction de seconde. Une IA Ă  destination des logiciels, pas des humains.

LĂ  oĂč on Ă©crivait un if, qui traduisait une rĂšgle binaire fixĂ©e par des humains (qui en sont donc responsables), on branche dĂ©sormais un modĂšle. Le dĂ©veloppeur a toujours Ă©crit le programme. Il n’a simplement plus Ă©crit toutes les dĂ©cisions que ce dernier prendra.

Conclusion

Easy ne dĂ©cide de rien. Les Machines gĂšrent l’économie mondiale. Daneel guide l’humanitĂ©.

Et dans le monde réel, la question de savoir qui décide, et donc qui répond de la décision, se déplace aussi. Pas parce que la machine nous y force, mais parce que nous sommes fatigués de cliquer sur « Autoriser ».